LA RÉDACTION. Nos Visages-flash ultimes. Postface par Thomas Mondémé [extrait]



SOME NEW FOUND FOOTAGE

Postface à un art d’otages
par Thomas Mondémé


Une image créée de toutes pièces / Un traitement génératif

On dessine une image: est-elle belle, ou encore bonne ? Ici, la question ne se pose pas. L’image existe déjà. D’une certaine façon, elle s’est déjà imposée à la perception commune, elle ou une autre qui paraît en être tellement proche. Mais il serait plus exact de dire qu’un aspect seulement de cette image s’est imposé – et avec lui, une sorte de nappe de vocabulaire qui colle à sa surface comme si elle lui était consubstantielle – et conditionne toute forme de commentaire possiblement émis à son propos. L’entreprise de LA RÉDACTION consiste à fabriquer une autre sorte de commentaire, par des procédures contrôlées qui font alterner tâtonnements et exploitation systématique. Nous reviendrons donc brièvement sur le statut de ces images, et sur les manipulations auxquelles elles sont soumises.

Un nouveau manuel de coloriage / Une somme de procédures

Revenons sur la fabrication même des visages-flash. Le traitement de l’information a toujours lieu « à chaud », et l’acte premier consiste à collecter des données, i.e. à télécharger des vidéos. La récupération se fait soit via des moteurs de recherche d’accès courant, en tapant des mots comme « hostages videos », « beheading videos Irak », soit via des archives spécifiques, c’est-à-dire des sites spécialisés comme Tracking terrorism, Ogrish, Terrorist media…, dont la particularité est la prétention à traiter ce qu’on appelle de l’« uncover reality » (on peut noter le basculement récemment intervenu dans la stratégie communicationnelle de ces sites : ils sont passés de la pure mise en valeur du sensationnel à l’insistance sur le devoir de montrer des aspects cachés de la réalité. On pourra y voir au choix : l’esprit de sérieux comme stratégie de survie ==> ne pas passer pour des voyeurs, ou une autre tentative de dramatisation qui reconduit en fait à la question du sensationnel).
L’un des premiers constats est que, passant par l’un ou l’autre des canaux de recherche, on se retrouve toujours plus ou moins en face du même type de traitement du phénomène. On pourrait aussi solliciter la rubrique « News » des grands moteurs de recherche, qui a l’avantage de procéder par mots clés, avec cette dynamique paradoxale d’une réduction effective sous la forme d’une prolifération apparente : même en partant de l’impression que ces mots ouvrent vraiment des portes, si possible vers du nouveau, il suffit de tenter d’épuiser le système, de cliquer sur tous les mots-clés proposés, pour être assez vite confronté à un noyau extrêmement pauvre d'information répétitive, et à la circularité stérilisante des possibles informationnels. On fait sensiblement le même genre d’expérience dans la collecte des « beheading videos » (nous aurons l’occasion d’y revenir). Ces vidéos une fois récupérées, intervient le moment de la capture d’image. Les éléments qui motivent cette capture sont variés, sans que l’on ait affaire à un équivalent du random shooting : il peut s’agir d’une proposition verbale, d’une phrase prononcée par un otage, d’un signe, d’un contexte plus global… bref, d’un ensemble sémiotique dont on va proposer une transcription/redescription.
Capture donc, puis ajustement de l’image, centrée sur le visage, celle-ci étant ensuite manipulée sous Photoshop en passant par un script. Un « script » est une combinaison d’opérations, de fonctions Photoshop. Il est ici fabriqué par tâtonnements, et l’on attribue un script par personnage, ce qui fait d’emblée de chaque visage quelque chose comme une ligne graphique, au sens où on pourrait parler de ligne mélodique, et de chaque page une portée où se croisent et se recomposent, selon la chronologie, des situations de captivité flashées. L’image ainsi obtenue passe alors par Ultimate Flash Face, logiciel utilisé pour construire des portraits-robots, grâce auquel sont apposés un certain nombre d’éléments fixes : principalement le contour du visage et les cheveux. Ce traitement conjugue mise en série et singularité de l’image. Sa description analytique permet aussi d’éliminer l’entrée esthétique de type « défiguration à la Bacon », puisque si les visages apparaissent parfois difficilement visibles ou reconnaissables, c’est uniquement à cause de la mauvaise qualité première des données : des pixels grossiers qui s’agitent vaguement. L’objet est ici le résultat objectivé d’une procédure, et non le moyen réalisant une intention esthétique. On aura reconnu en partie la technique du found footage, de la récupération de séquences trouvées, qui est moins un genre qu’une pratique, impliquant un rapport matérique à l’information. Les canaux traditionnels de diffusion de l’information font d’ailleurs de plus en plus souvent appel à ce genre de pratiques lorsqu’il leur faut élaborer un programme quelconque. Ce qui nous permet de voir d’emblée le travail de LA RÉDACTION comme « médiatique » : il réinjecte un autre type de représentation là où la représentation coupe le commentaire, bloque l’analyse, sans avoir recours à une posture critique surplombante, mais uniquement par l’enquête et la manipulation effective des données […]

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