Libération, 22.11.07

Les éditions Al Dante et Questions théoriques,
présentation par Christophe Hanna.
Propos recueillis par Éric Loret.


franck leibovici. portraits chinois


les lieux originaires de ces textes ont pour finalité d’encourager au combat. il ne s’agit donc pas de récits autobiographiques, mais de poèmes de guerre. fabrication de légendes, célébration des disparus, chants héroïques. les conceptions de la vie, de la mort ou de la joie que ces modèles mettent en place nous sont aujourd’hui, pour une part, totalement étrangers. pourtant, ces agences s’élaborent sous nos yeux (...)


Franck Leibovici participe à diverses manifestations, en France et à l’étranger – entre autres : New York (Location 1), Mexico (collection Jumex), Copenhague (Vega; Literaturhaus), Stockholm (OEI/Index foundation), Paris (Ménagerie de verre, musée Zadkine, Cneai). Il collabore avec différents artistes ou chercheurs, dont le sculpteur brésilien Ernesto Neto (Könsthall, Malmö ; Panthéon, Paris) ou le musicien Tal (label Quatermass / Sub Rosa).
Portrait chinois est l’opus textuel de son cycle amorcé en 2000, Low Intensity Conflicts, comprenant des installations, diaporamas, affiches et pièces sonores.

éditions Al Dante
16 x 22 cm. 264 pages. 17 euros
EAN 9782849571163
[réétiqueté
9782847619652]

novembre 2007

franck leibovici. portraits chinois [extraits]

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Portrait chinois n° 1, extrait :

franck leibovici. des documents poétiques

Un document (mémo, rapport, post-it, liste, etc.) est une « technologie intellectuelle » (Jack Goody) permettant des opérations de classification et de circulation de l'information. Le document poétique désigne cette classe de documents, repérable aussi bien en sciences sociales (rapports), en droit (dossiers d'ONG dans les tribunaux internationaux), politique (Powerpoint de Colin Powell à l'ONU), art ou poésie, qui invente des formats de synthétisation et propose des outils de description pour représenter de façon nouvelle des « problèmes publics » (John Dewey). Les documents poétiques cartographient des processus de production de savoirs, suggérant ainsi une nouvelle partition entre sciences et arts.
À partir d’exemples tirés des domaines scientifique, politique et artistique, des documents poétiques propose une poétique pragmatiste tentant de décrire comment des technologies qui participent à la fabrication de notre réalité peuvent produire des formes de vie secourables.


Al Dante/Questions théoriques, collection Forbidden Beach
13 x 19 cm. 168 pages.15 euros
EAN 9782849571095
[réétiqueté 9782847619669]
novembre 2007

franck leibovici. des documents poétiques. table [analytique]


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franck leibovici. des documents poétiques. introduction

soit deux zones distinctes de conflit. la première, en quelques semaines, compte déjà à son actif plusieurs centaines de milliers de morts, la seconde, sur plusieurs années, en dénombre environ 5 000. pourtant, la première est considérée comme zone d’un conflit local, régional – elle est peu commentée –, la seconde intéresse l’ensemble des opinions internationales. le conflit qui s’y joue déterminerait l’avenir de l’humanité, il est l’expression d’une « cause internationale ».
le système actuellement en instauration, doté de cours pénales internationales et d’organisations non gouvernementales, est, d’une certaine façon, concurrent à la justice des états nations souverains. son activation est le fait d’actions privées : les victimes saisissent elles-mêmes une cour ou un tribunal international (lorsqu’il existe) et passent « par-dessus » l’état. les hiérarchies se réordonnent, les échelles de grandeur sont jouées les unes contre les autres.
les documents d’inculpation issus de cette justice privée, et souvent composés par les ong, méritent une attention particulière, en raison des modalités énonciatives innovantes qu’ils proposent. ces dossiers mêlent, en effet, témoignages directs ou rapportés, articles de loi insérés dans des propositions de fictions juridiques, descriptions factuelles d’un droit à venir où une instance impersonnelle objectivante se confond à un « je » dénonçant une situation intenable. les régimes de preuves et les logiques de raisonnement sont, eux aussi, très hétérogènes : analogies, dissenting opinion d’un juge mise sur le même plan que l’avis officiel de sa cour, droit international lu comme traduction généralisée des relations internationales en place, écriture ou récriture de l’histoire nationale d’un pays à travers l’internationalisation d’un conflit, insertion, dans les dossiers, de photos, de conversations enregistrées, etc.

la fabrication de nouvelles énonciations n’est pas un problème exclusivement littéraire ou artistique, même s’il a, traditionnellement et explicitement, été pris en charge par les poètes. les cadres énonciatifs participent à la fabrication du réel, et les différentes sphères, les différents « mondes » produisent leurs propres modalités d’énonciation. l’élaboration et le retravail de la catégorie juridico-morale d’« ignoble », fonctionnant aussi bien pour les crimes de faits divers de la sphère privée que pour les conflits internationaux publics, est peut-être aujourd’hui l’exemple le plus intéressant, car les documents, rattachés à cette catégorie d’« ignoble », que la sphère juridico-morale engendre, modifient immédiatement, à peine institués, les contours de cette dernière. les questions sur la fabrique de la catégorie d’« ignoble » ou sur la construction d’une « cause internationale » peuvent ainsi trouver une première réponse dans l’étude des masses incommensurables de documents rattachés à ces notions. non parce que le monde ne serait que langage, qu’il n’y aurait pas de hors-texte, mais parce que ces documents s’élaborent en traversant le monde, prennent consistance à travers les différentes strates (politique, économique, juridique, éthique, esthétique, etc.) qui forment notre réel : lire ces documents, les parcourir dans leur hétérogénéité même, c’est immanquablement parcourir une carte du monde, une représentation, où se lisent les étapes instituantes, linguistiques et visuelles, de fabrication du monde. le document est une technologie intellectuelle productrice de réel, dont les fonctionnements symboliques ont des effets très concrets.
les documents poétiques dont il va être question, à la fois, ressemblent et ne ressemblent pas à ces dossiers d’ong. leur similarité formelle est anecdotique, ponctuelle, mais ils partagent avec les dossiers mentionnés les mêmes techniques d’engendrement de formes d’énonciation, de systèmes de retraitement des savoirs, de synthétisation des données, de techniques de description et de représentation. les finalités immédiates demeurent, évidemment, distinctes : les uns ont pour fin une action efficace au sein d’institutions spécifiquement juridiques ou judiciaires, la visée des autres… est l’objet de ce texte. mais cette nouvelle classe de documents tente, comme un seul homme, de nous doter d’un nouvel appareillage conceptuel et perceptuel, à travers l’élaboration de nouveaux outils de description (de nouveaux yeux, de nouvelles oreilles). leur similarité formelle a priori n’est donc pas nécessaire, comme point de départ de l’analyse. elle se constituera, en revanche, peu à peu, au cours de l’analyse. étudier aujourd’hui des documents poétiques, c’est, d’une certaine façon, s’intéresser à cette production paradoxale de similarités à venir – une invention des formes, et l’émergence des processus de reconnaissance qui leur seront liés.

et la poésie, dans tout ça ?
ah, la poésie…

le « poétique » des documents s’entend ici dans son sens étymologique : les documents poétiques se donnent pour tâche d’inventer de nouvelles formes, de nouveaux formats, lorsque les outils à disposition se révèlent inadéquats à une saisie quotidienne du monde. comme technologies intellectuelles, ils permettent d’effectuer d’un seul coup des opérations jusqu’alors disjointes, ou difficilement exécutables hors de ce cadre synthétique. ces documents sont « poétiques » parce que les médiations nécessaires à une représentation nouvelle et efficace des problèmes publiques auxquels ils se confrontent (au sens de john dewey), sont aussi, en partie, poétiques et esthétiques.

franck leibovici. des documents poétiques : une étude de cas

3 cartes tirées des GUTs de LA RÉDACTION :
Boaïnaï, Socorro, Marcinelle.


travaillant à partir d’une masse de matériaux rassemblés (livres, émissions télévisées, entretiens), la rédaction invente un dispositif de traitement permettant redescriptions et nouvelles représentations. elle fonctionne, en ce sens, comme une institution textuelle : elle implémente ou institue, par une production de documents poétiques frappés du tampon LR, de nouveaux usages documentaires, aux dépens d’anciens, jugés périmés (une action désinstituante/réinstituante).
la forme ou la nature des rapports de la rédaction, ses contextes d’usage ou de circulation déterminent la composition de ses membres. participent ainsi, et selon, des traducteurs, sondeurs, experts ou pseudo-experts, consultants, factotums, personnes rencontrées en « chat » sur internet, etc. les 3 cartes étudiées ici sont tirées des guts (general unified theories). elles ont pour objet la morphogenèse des croyances, et mobilisent comme test des expériences de rencontres du troisième type.


LA RÉDACTION. GUTs.


BOAÏNAÏ

SOCORRO

MARCINELLE
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