LA RÉDACTION. Valérie par Valérie

LA RÉDACTION. Valérie par Valérie

Valérie est une jeune femme, ex-modèle photo. Elle a connu une brève période de visibilité publique pour avoir participé à la saison numéro 2 d’une émission de téléréalité durant laquelle, chaque fin de semaine, elle devait attendre qu’un gentleman célibataire la laisse continuer d’être à l’écran avec l’apparence d’essayer de le séduire. Maintenant, elle a passé trente ans et elle désire s’exprimer par écrit : LA RÉDACTION a décidé d’être son nègre.



SOMMAIRE :
Changer d’opinion
Comment mes proches parlent de moi au futur
Les images dans lesquelles je suis bien
Quand je suis trahie par mes goûts
Les périodes de mon vécu
Ce qui est classe
Quand je fais du sexe, qu’est-ce que je fais au juste ?
Est-ce dans nos natures de finir par accepter ?




À PROPOS DU LIVRE :
Pourquoi LA RÉDACTION a-t-elle décidé d'être le nègre d'un personnage de téléréalité ?

Pourquoi les bachelorettes et Valérie ? Parce que les bachelorettes attirent et fascinent généralement et pour des raisons variables. Parce qu’elles sont complètement superficielles et aiment les stéréotypes, les notions héritées, mais y engagent leur vie. Parce qu’on ne leur permet jamais de s’exprimer en réalité, qu’elles sont dans un dispositif où elles ne peuvent parler. Du coup, la forme possible de leur parole m’intriguait. Aussi et surtout, parce que leur problème prétendu, c’est l’amour, « faire un petit bout de chemin ensemble », et pas le sexe ou l’érotisme, et c’est bien intéressant. J’ai fait le même pari que Steven ou Karl ou Olivier : si on les a choisies, elles, sur 10 000 candidates, c’est que sûrement elles pourraient, si on créait de bonnes conditions d’écriture, dire des choses extraordinaires sur la question. Ensuite, parce que j’étais très curieux de connaître la manière dont l’une d’elles pouvait mener le travail d’écriture d’un livre. Écrire un livre est une entreprise ultralourde de stéréotypes pour quelqu’un comme moi qui vient du monde de la littérature. Dans l’espace littéraire, devant l’image d’un livre à venir et voulu littéraire-réussi, on est un peu comme une bachelorette devant l’amour de château (on prononce des trucs qui valent logiquement ce que disent Morgane : « J’ai des élans d’infini », ou Laetitia : « Je ne veux plus correspondre à l’image que je renvoie, je veux lutter contre cette image »). On peut chercher à se débarrasser de cet état de choses en essayant des manières, en adoptant des postures contorsionnistes, ou, plus banalement, en inventant avec détermination des formes textuelles voulues désaffectées. Pour moi, devenir le nègre de Valérie a été ma manière, mon moyen de sortie. Elle a des idées reçues sur la littérature, mais pas trop sur l’activité rédactionnelle ou scripturaire. C’était un moyen de développer une forme de production qui donnerait vraiment accès à une forme logique nouvelle. Une autre énonciation porteuse d’une autre vision des choses.

Parmi ces bachelorettes, pourquoi vous être intéressé particulièrement à Valérie ?

Parce que, comme le disait Stéphane Rotenberg, Valérie avait été la bachelorette qu’on avait le plus remarquée (en mal) et qui avait suscité critiques médiatiques et appels de protestation du public. Sinon, Marie-Laetitia m’intéressait beaucoup, pour d’autres raisons. Elle est devenue un personnage secondaire, parmi les avocats de Valérie, ses amants, son astrologue, ses photographes, des amies modèles, etc.

LA RÉDACTION se présente dès la quatrième de couverture comme un « nègre », qui habituellement reste invisible. Valérie apparaît, pour sa part, comme « un moyen de développer une forme de production qui donnerait vraiment accès à une forme logique nouvelle ». Lesquelles indications définissent la position de nègre que vous avez choisie, et le résultat d’une telle position. Comment avez-vous procédé ? De quelle manière avez-vous impliqué Valérie dans votre façon de travailler ?

C’est assez simple : je discute avec elle à bâtons rompus, soit en direct, soit par téléphone, je me rends compte que certains sujets ou façons de parler reviennent, je me demande comment ils sont reliés. Ensuite, j’invente des questions-test du genre : « Comment tes proches parlent de toi au futur ? », « quand tu fais du sexe, que fais-tu au juste ? » qui me semblent susceptibles d’éclairer les relations entre les choses, les conditions de leur production. Je les lui pose et les pose, souvent, à son entourage ; et elle aussi les pose à son entourage. Associée à la question se trouve aussi toute une batterie de tests destinés à produire du texte, des représentations comme : « Dessinez votre passé sur un A4 en 5 minutes » ; « La chanson qui irait avec l’ambiance de cet intérieur, trouvez-la ou recomposez-la » ; « Convoquez un modèle-photo web qui vous ressemble et tentez de faire dériver la séance vers de l’érotisme, racontez comment vous faites et ce qui se passe » ; « Sur cette vidéo [Beslan, tournée par les terroristes tchétchènes eux-mêmes], que voyez-vous ? » Autant que possible, Valérie joue le jeu des tests et y soumet parfois certains de ses proches. Il en résulte des dessins, de la musique (chansons enregistrées), des commentaires, des photos, des dialogues msn, etc. Que je collecte, trie et relie. Les digère et les réassocie : je rédige. Tout ça se transforme en une succession de paragraphes en français que Valérie et moi relisons ensemble en ce moment, au téléphone, la nuit, après son travail…

La production des textes qui en ont résulté a-t-elle été le fruit de discussions préalables avec Valérie, ou les dispositifs que vous avez adoptés pour chacun des différents chapitres étaient-ils programmés à l’avance ? Pour en revenir à la question de la « méthode », une fois décrite celle que vous avez adoptée avec Valérie, quelle a été la vôtre pour produire du texte ?

J’invente et découvre les techniques d’enquête en les cherchant au jour le jour. C’est le résultat de mon travail continu. Certaines me sont suggérées par des amis, d’autres par mes lectures de Dewey, Wittgenstein, d’autres par certains personnages ; les techniques de recontextualisation des notions, par certains travaux de philosophie (Rorty, Renault). Pour ce qui est du résultat final, je vise à faire un texte qui soit compréhensible et qui plaise à Valérie et ses proches, tel que quand Valérie en lit ou en entend des bouts, elle ait encore plus envie de travailler au livre. C’est un travail de rédaction par ajustements progressifs. Je ne suis pas du tout un écrivain qui cherche à fabriquer des objets finis-parfaits avant de les sortir. Je n’arrête pas de faire lire aux proches des versions intermédiaires du texte, et je progresse par intégration des données et réajustements successifs. Quand je n’ai plus rien à intégrer à une question, je considère que j’ai fini le chapitre, lequel prend alors le titre de la question.

Vous parlez d’« enquête », de « moyen de sortie », d’un point de départ qui serait « une image »… vous avez jusqu’ici décrit les prémisses et les modalités d’un test – pourriez-vous en énoncer un résultat ?

La littérature ne constitue un espace vivable pour moi qu’en tant que mouvement de déplacement, de réinvention continuelle. Cela engage tous les plans, les logiques de production, les réflexes de compréhension qu’elle engage, mais aussi les institutions qui la constituent, les personnes qu’elle relie, le type d’activité qu’elle engage. Pour le dire autrement, l’espace littéraire, pour moi, vide le mot « écrire » de toute signification a priori, sape en lui toute donnée, substance de départ, le transforme en notion à reconstruire de fond en comble. Refaire de la littérature avec Valérie, inventer une « écriture » avec Valérie a eu pour premier résultat de modifier nos positions à tous les deux ; peut-être surtout la mienne. Nègre, ce n’est pas seulement quelqu’un qui rédige, c’est aussi quelqu’un dont le rythme de vie et les modes de circulation sociale sont immédiatement modifiés par le travail de collection d’information et transformation. Mais je pense que cela est vécu par tout écrivain qui écrit pour approcher quelque chose autrement que par l’imaginaire ou le fantasme, qui a besoin de côtoyer et de faire des repérages, de glaner des témoignages. L’autre effet dont vous parlez est à chercher en surface du produit, ce qu’on appelle la « forme du texte » : à quoi ressemble-t-elle ? de quoi parle-t-il ? Je pourrais procéder en vous disant : ça ressemble un peu à un Madame Bovary refait par un Wittgenstein qui n’écrirait pas en se disant qu’écrire implique le fait d’être dans une cabane : mais ça non, je ne le ferai pas !
Je préfère vous dire cela : quand je voyais les bachelorettes s’exprimer, discuter (et pas seulement Valérie), la première chose qui me surprenait était leur très forte inclination à se qualifier elles-mêmes en public : « Comprenez-moi, je suis quelqu’un de très entier », « Je l’ai fait parce que je suis impulsive », « Je réagis comme ça parce que je suis très sensible ». La logique de ces énoncés de justification m’a tout de suite plu. Leur manière de se présenter comme une expérience de mise sous tension du rapport image privée-image publique de l’individu. Cette manière d’asseoir l’échange sur une image projetée de soi si pauvrement, la valeur de certitude conférée à ce type d’autoqualifications, etc. D’une certaine manière, on pourra lire ce livre comme une sorte d’agencement visant à démonter le fonctionnement de ce type d’énoncé, ces « Voilà comment je suis » (alors que vous me voyez tous exister), comment ils se constituent, s’échangent, se transforment. Disons enfin que Valérie par Valérie se distingue d’une autobiographie du type Elle m’appelait Miette de Loana, et qu’il radicalise plutôt la logique de Star de Pamela Anderson : il cherche moins à exhiber la matière véridique d’un passé, la substance des croyances d’une personne semi-médiatisée, qu’à tenter de révéler quel est son monde (et le nôtre) en montrant ce qu’est écrire pour elle et avec elle.

(7 avril 2008)

éditions Al Dante/Questions théoriques, coll. Réalités non couvertes
photographies © Benno Leinen.
13,5 x 18,5 cm. 292 pages. 20 euros
EAN 9782847619058
4 septembre 2008

1 commentaire:

Aloïs Hiller a dit…

Fascinant programme, audacieux et honnête. On espère croiser le livre sur un étalage.